
Source http://www.toutelapoesie.com/poetes/paul_verlaine.htm
Antoine de Saint Exupéry,
Le Petit Prince,
Chapitre XXI....Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince :
– S’il te plaît… apprivoise-moi ! dit-il.
– Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n’ai pas
beaucoup de temps. J’ai des amis à découvrir et beaucoup de
choses à connaître.
– On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le
renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils
achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais
comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont
plus d’amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !
– Que faut-il faire ? dit le petit prince.
– Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras
d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai
du coin de l’oeil et tu ne diras rien. Le langage est
source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir
un peu plus près…Le lendemain revint le petit prince.
– Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard.
Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès
trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera,
plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je
m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur !
Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle
heure m’habiller le cœur… Il faut des rites.
– Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince.
– C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard.
C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une
heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes
chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le
jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu’à la
vigne. Si les chasseurs dansaient n’importe quand, les jours se
ressembleraient tous, et je n’aurais point de vacances.
Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l’heure
du départ fut proche :
– Ah ! dit le renard… Je pleurerai.
– C’est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point
de mal, mais tu as voulu que je t’apprivoise…
– Bien sûr, dit le renard.
– Mais tu vas pleurer ! dit le petit prince.
– Bien sûr, dit le renard.
– Alors tu n’y gagnes rien !
– J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.
Puis il ajouta :
– Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est
unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau
d’un secret.
Le petit prince s’en fut revoir les roses.
– Vous n’êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n’êtes
rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisées et vous
n’avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard.
Ce n’était qu’un renard semblable à cent mille autres. Mais j’en
ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.Et les roses étaient bien gênées.
– Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore.
On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un
passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle
seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle
que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe.
Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est
elle dont j’ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons).
Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se
vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c’est ma rose.
Et il revint vers le renard :
– Adieu, dit-il…
– Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple :
on ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les
yeux.
– L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit
prince, afin de se souvenir.
– C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose
si importante.
– C’est le temps que j’ai perdu pour ma rose… fit le petit
prince, afin de se souvenir.
– Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu
ne dois pas l’oublier. Tu deviens responsable pour toujours de
ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose…
– Je suis responsable de ma rose… répéta le petit prince,
afin de se souvenir...
Antoine de Saint Exupéry,
Le Petit Prince,
Chapitre XXIII– Bonjour, dit le petit prince.
– Bonjour, dit le marchand.
C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent
la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le
besoin de boire.
– Pourquoi vends-tu ça ? dit le petit prince.
– C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les
experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes
par semaine.
– Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?
– On en fait ce que l’on veut…
« Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes
à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… ».
Madame du Châtelet (1706-1749) Discours sur le Bonheur (1779)
Tâchons donc de nous bien porter, de n'avoir point de préjugés, d'avoir des passions, de les faire servir à notre bonheur, de remplacer nos passions par des goûts, de conserver précieusement nos illusions, d'être vertueux, de ne jamais nous repentir, d'éloigner de nous les idées tristes, et de ne jamais permettre à notre coeur de conserver une étincelle de goût pour quelqu'un dont le goût diminue et qui cesse de nous aimer. Il faut bien quitter l'amour un jour pour peu qu'on vieillisse, et ce jour doit être celui où il cesse de nous rendre heureux. Enfin songeons à cultiver le goût de l'étude, ce goût qui ne fait dépendre notre bonheur que denous-mêmes. Préservons-nous de l'ambition, et surtout sachons bien ce que nous voulons être; décidons-nous sur la route que nous voulons prendre pour passer notre vie,et tâchons de la semer de fleurs.
Préface d'Elisabeth Badinter.
Rivages Poche/Petite biblitohèque, 1997, p.74-75.
